du crime de la paresse
ode à la flemmardise comme force de résistance et de création
En déterrant des archives oubliées dans des cartons chez mes parents, je suis tombée sur d’anciens bulletins scolaires, remontant aussi loin que le CE2. Dans les commentaires de mes enseignantes, deux adjectifs reviennent régulièrement.
Le premier c’est « bavardage », et ça m’a fait doucement rire parce que si je n’avais que sept ou huit ans à ce moment, cette remarque restera une constante et me vaudra réprimandes et heures de colle jusqu’au lycée, où, terrorisée par mon dossier scolaire à l’approche de Parcoursup, j’ai fini par me taire en cours pour préserver mon avenir académique. Que vous me découvriez ici où me connaissiez d’ailleurs, vous serez évidemment estomaqués d’apprendre que j’ai pu être une enfant avec beaucoup de choses à dire (non).
Le deuxième, c’est « paresseuse ». C’est assez particulier comme terme pour qualifier une enfant, mais ça n’a pas surpris ma mère, qui lisait ces archives avec moi. Cette fois-ci c’est elle qui a ri, parce qu’aujourd’hui encore, du haut de mes 22 ans, elle me reproche très souvent d’être tàyyal, paresseuse en wolof.
Si cette remarque à eu le don de m’irriter par le passé1, je la prends maintenant à la rigolade parce que je sais que ce que ma mère appelle la paresse chez moi, c’est le refus de faire ce dont je n’ai pas envie.
À l’école, j’ai toujours eu des bonnes notes, sans pour autant être une bonne élève. Tout au long de ma scolarité, mes appréciations ressemblaient toujours à quelque chose comme « très bons résultats, qui pourraient être excellents si tu étais moins paresseuse».
Parce que l’élève parfaite ne se contente pas d’un 9/10, elle va chercher le dernier point à la sueur de son front, avec l’art, la manière, la douleur, la nuit blanche de révisions, le sourire et le lèche-bottisme au rendu des copies. Moi, si mon point supplémentaire me coûte un effort que je juge plus fatiguant que ce que m’apporterai un bravo de la prof, je me satisfait du 9/10. J’appelle ça la pareto-efficacité de la flemmardise2.
Mais cette philosophie, elle est absolument inentendable pour ma mère.
Ma mère, elle est prof de maths depuis plus ou moins quinze ans. C’est une femme sénégalaise née dans les années soixante de sa propre mère qui ne savait pas lire, elle a émigré sur un autre continent seule dans sa vingtaine, y a fait ses études, trouvé du travail et s’y est établie, et si je ne crois évidemment pas à la fiction qu’est la méritocratie, je ne nierai jamais l’existence du mérite parce qu’il s’incarne en celle qui m’a élevée.
Elle sera très contente de lire ces mots, et il y a effectivement de quoi être fière. Mais moi, je ne prend aucun plaisir a dire que la valeur principale que je reconnais à mes ainées et à ma mère en premier lieu c’est celle de leur sacrifice. Malgré ma gratitude, lorsque je regarde sous mes pieds, je m’attriste de voir que je me tiens debout sur l’amoncellement de passions abandonnées et autres espoirs étouffés par celles qui m’ont précédée, rêves écrasés par un système qui broie les gens pour qu’ils puissent prétendre au droit d’exister en paix.
Il y a quelques mois, je parlais du concept d’anarchie calisthénique et était ravie de voir qu’il résonnait en autant de gens. La capacité à résister est un muscle, qui comme tout autre, s’atrophie lorsqu’il n’est pas sollicité.
Si vous ne vous entraînez pas régulièrement à enfreindre des règles stupides et sans conséquences, vous n’aurez pas la force morale nécessaire pour enfreindre des règles importantes qui ont des conséquences majeures lorsqu’elles se présenteront. Il est donc de votre devoir de vous entraîner a enfreindre des règles stupides afin de développer une tolérance à l’égard de l’opinion des autres, de sorte que lorsque des règles importantes devront être enfreintes, vous serez en mesure de le faire.
— traduit de Two Cheers for Anarchism, James C. Scott, 2012.
Aujourd’hui, j’accepte fièrement le titre de paresseuse, de tàyyal, parce qu’il est le stigmate de ma capacité à résister aux injonctions patriarco-capitalistes, en refusant de faire ce dont je n’ai pas envie. J’utilise ma paresse comme weaponized incompetence face à un système qui nous veut toujours plus productive, plus efficace, nous valorise par notre propension à nous sacrifier, particulièrement en tant que femmes, sur une pente descendante allant de la simple complaisance à l’aliénation totale de soi.
Pour nuancer cette lettre d’amour à la fainéantise, je veux qu’il soit clair que je ne refuse pas l’effort. J’écris ces mots à 1h46 du matin un soir de semaine alors même que je dois me présenter fraîche et souriante au travail demain matin, parce que je me suis promis à moi-même de terminer cet écrit. Je pense que dans une certaine mesure j’aime l’effort, ce que je refuse c’est de le sanctifier en valeur absolue, de le voir comme une fin en soi.
Souffrir pourquoi pas, mais pas tout le temps, pas pour n’importe quoi, pas pour rien.
Suffisamment de femmes avant moi ont réprouvé leur personne au profit d’un monde qui ne leur a jamais rendu, se contentant de saluer ce qu’il reste d’elles sur l’autel de leur sacrifice par une reconnaissance traître, après les avoir convaincues que la plus belle preuve d’amour est de mourir pour les autres.
Tout en reconnaissant la valeur du don de soi je refuse de répéter l’erreur qu’est l’abandon de soi pour les autres, particulièrement en tant que femme, en tant que noire, en tant que femme noire.
Par ailleurs, je suis convaincue que c’est dans le rien qu’on construit quelque chose. Je n’aurai jamais eu l’espace ni l’énergie de me donner pour ce que j’aime vraiment faire si j’étais occupée à me donner pour être perçue comme une bonne élève, une bonne employée, une bonne femme.
En fin d’année, je me suis fixé comme objectif de publier un écrit au moins une fois par mois, puis j’ai été prise dans l’étau du monde du travail. Résultat des courses : après n’avoir rien posté sur Substack depuis des mois, je me retrouve inondée d’idées depuis que je ne travaille plus à temps plein dans un domaine énergivore (bien que passionnant).
Il est absolument nécessaire de ne rien faire pour créer, de se laisser l’espace de faire advenir quelque chose qui n’est pas déjà. Le miracle de la création n’est possible que dans un espace liminaire mental, un entre-deux qui ne peut advenir dans la frénésie constante du « toujours plus » et de l’abnégation mal placée.
Ma mère a beau s’irriter de ma propension au far niente, je pense que je lui fait honneur par ma paresse, par mon refus de l’effort vain et du fétichisme du dévouement sacrificiel. Parce qu’elle ne s’est pas privée pour que je me prive à mon tour, pour que je poursuive l’héritage infortuné des femmes de mon ascendance.
La paresse est un immense privilège qui m’est accordé au prix du renoncement de celles qui m’ont précédé. Ce serait un cruel affront de ne pas l’honorer, alors je m’engage à ne jamais oublier, et à révérer avec la dignité qu’il implique, mon droit à la flemme.
Optimum de Pareto : situation dans laquelle aucun échange ne peut améliorer le sort de quiconque sans détériorer le sort d’une autre personne. (Dictionnaire en ligne Alternatives Économiques, ici).
Ici, l’impossibilité d’améliorer le sort de ma moyenne générale sans détériorier celui de mes heures de sommeil.







« Le miracle de la création n’est possible que dans un espace liminaire mental, un entre-deux qui ne peut advenir dans la frénésie constante du toujours plus »
Merci pour cette perspective sincère, et nécessaire :)
Je me suis tellement reconnue dans cette lecture. Bavardage, paresse, mère ayant vécu l’ascension sociale par le travail acharné. Et malgré toute sa volonté de faire de moi une sorte de machine toujours en quête de plus, ce que j’aime c’est flâner, et apprécier les petites choses de la vie. J’espère que tu as encore de grandes années de paresse devant toi, si cela se traduit dans tes écrits.