je ne veux pas d'une vie pratique
j'ai passé mon temps d'écran de 7h à 2h et je réapprends le sens de ma présence sur terre
J’ai récemment fait le constat sans appel que la raison principale pour laquelle je n’arrive pas à me détacher de mon téléphone, en dehors de la digi-fomo chronique avec laquelle je vis depuis que j’ai 14 ans, c’est que mon téléphone est devenu bien plus qu’un téléphone.
Avant il y avait la télé, l’ordinateur familial, le MP3, le journal intime, le bloc-notes, les jeux de sociétés, le papier à lettres, les plans d’orientations, et les cartons remplis de photos jaunies, marquées par leur vécu. Il y avait aussi demander son chemin à un inconnu dans la rue et découvrir un quartier en se perdant, choisir un resto au hasard à tester au détour d’une rue et tomber sur un plat pas ouf, en rire en sortant, toquer chez une amie à l’improviste, sortir sans plan.
les mp3 sur lesquels j’écoutais ninho de mes 13 à mes 16 ans
Il y avait de la place pour le raté parce que c’est une des issues potentielles de l’inconnu, de l’imprévu, de l’impromptu. Une issue potentiellement non-optimale : c’est le maigre prix à payer pour s’être laissé porter par le cours des choses.
Et surtout, il y avait le silence, le vrai. Un silence entier, sincère, serein, sans le bourdonnement menaçant du carré de lumière, que j’ai maintenant constamment l’impression d’entendre. Même quand mon téléphone n’est pas allumé dans ma main il est là, quelque part, sa présence physique devient une présence psychique, un spectre qui s’il peut sortir de mon champ de vision ne quitte jamais mon espace mental. Des pastilles rouge partout qui crient mon nom et demandent mon attention, tout le temps.
Les écrans sont apparus relativement tôt dans mon enfance, mais je fais tout de même sûrement partie de la dernière génération à avoir atteint l’adolescence sans l’omniprésence de ce petit écran. Et pour retrouver la tranquillité d’esprit d’antan, il faut accepter de se compliquer la vie.
L’ultra-optimisation de l’existence que m’impose mon téléphone m’offre le cadeau empoisonné d’un quotidien sans ratures, un luxe qui s’obtient au prix inestimable de l’effacement quasi complet de la spontanéité.
On ne prend pas le chemin le plus long, on ne se donne pas rendez-vous pour se raconter les potins, on ne suit pas sa curiosité jusque dans cette boutique qui nous attire sans raison. Parce que c’est pas pratique. Y’a Google Maps, y’a la story privée, y’a l’appli Notes, y’a l’appli Photos, y’a l’appli Musique, y’a l’appli Pinterest, y’a même (trigger warning) l’appli Chat GPT. Alors pourquoi se faire chier ?
On cherche constamment à « gagner du temps », expression traître qui nous fait croire qu’on pourrait défier l’ordre naturel des choses en se privant de la possibilité d’être surpris, pour le meilleur et pour le pire. Comme s’il valait mieux perdre de l’expérience de vie que perdre une seconde qui, de toute façon, ne nous appartient pas et est destinée à passer et à ne jamais revenir, qu’on décide d’en profiter ou non.
Alors je ne veux plus d’une vie pratique. Je veux avoir a cliquer 40 fois sur la flèche du lecteur CD pour atteindre le son précis que j’ai envie d’écouter. Je veux tomber sur un café affreux en essayant autre chose que celui auquel je vais tout le temps. Je veux une seule pellicule, 36 poses pour capturer le meilleur de mon voyage, prendre le temps de choisir les instants et les endroits qui méritent de résister à la condamnation du temps qui passe, et profiter des autres comme si ils pouvaient disparaître la seconde suivante, parce que c’est le cas.
Pour retrouver ma spontanéité, j’accepte de prendre le chemin le plus long, même si le raccourci est sous mon nez. Je veux prendre le temps, réapprendre à profiter du processus créatif qui se cache derrière de nombreuses actions du quotidien qui ont été sursimplifiées par la haute technologie en général et mon téléphone en particulier.
Je ne veux pas que les archives de ma vie dépendent d’un cloud dont je ne saisis même pas le fonctionnement. Je ne veux pas confiner mon existence dans un data center.
Je veux d’une vie éparpillée, incommode, éclectique. Je veux exister en bazar et en bugs, en lenteur, en fragments, laisser des traces, marquer mon temps.
Arrêter d’avoir le regard fixé constamment sur la destination et profiter du chemin qui m’y mène, parce que c’est ce dernier qui donne toute sa valeur au périple.





C’est drôle parce que demain je publierai un article où je propose d’éteindre ton téléphone et d’écouter un opéra en entier. Sauf que. Tu trouveras l’opéra sur Spotify. Qui est sur ton téléphone. Qui doit donc être allumé. On ne s’en sortira jamais !
(Texte bien écrit btw - oui, le tien).
Super article d’un triste constat de cette emprise du téléphone, des réseaux et j’en passe. Et moi j’étais ado dans les années 90 pense un peu !!! Enfant on s’amusait des heures dehors à s’inventer des jeux. Période bénie révolue.