Mon histoire est une histoire en mouvement.
En tant qu’enfant d’immigrés, le voyage est un des mots clés de mon histoire familiale. Mes grands parents paternels sont originaires du nord-Sénégal rural, puis se sont déplacés à Saint-Louis, la grande ville la plus proche, ancienne capitale de l’Afrique occidentale française. Mon père s’est plus tard établi à Dakar, la capitale, où il a rencontré ma mère. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’ils sont arrivés en France, où je suis née.
Si je n’ai aucune preuve biologique ou source académique pour le confirmer, je suis intimement convaincue que la propension à tout quitter qui m’anime depuis si longtemps trouve une partie de ses racines dans cette histoire familiale transatlantique, marquée par ces décisions fortes, par le choix d’aller voir ailleurs, d’aller chercher autre, d’aller chercher mieux, encore et encore. Tout quitter pour trouver mieux peut paraître irraisonné voire impensable pour certains, mais en tant qu’enfant de la diaspora, c’est une option qui m’a toujours semblé à portée de main, car elle existe bien vivante dans mon histoire et se matérialise par mon existence même.
Mes parents ont quitté un chez-eux pour trouver d’autres perspectives, mais ce qu’ils peuvent définir clairement comme le « chez nous, là bas » et le « ici » ne me vient pas aussi instinctivement par le simple fait d’être leur fille. Définir un chez-soi n’est pas toujours évident quand on a constamment, depuis toujours, les pieds et la conscience dans un entre-deux géographique et culturel.
Aujourd’hui, en tant que jeune adulte et par la force de mon indépendance matérielle, j’ai la possibilité d’explorer cet entre-deux plutôt que de le subir, de chercher mes réponses avec une envie allègre de découverte qui remplace l’anxiété que me provoquais la question interdite : tu préfères la France ou le Sénégal ?
J’ai maintenant la possibilité de changer d’angle, d’élargir la focale. Est-ce que je préfère la France ou le Sénégal ? Et si c’était ailleurs, ou les deux, ou nulle part, ou partout ? J’ai la possibilité d’envisager le déplacement non comme une contrainte comme ce fut le cas pour nombre de nos aînés, mais comme une façon parmi d’autres d’habiter le monde pour apprendre à mieux m’habiter moi. Je peux prendre un billet d’avion sans que ce soit synonyme d’abandonner quelque chose, dans le seul but d’aller voir ailleurs pour me connaître sous un autre prisme, et peut-être un jour répondre à ces interrogations.
J’entends parfois que l’envie de voyage ne serait que le reflet d’un manque d’une satisfaction qui ne serai trouvable qu’en soi-même et chez soi, que vouloir voir d’autres horizons serait une avidité excessive qui témoigne d’une faiblesse morale, d’une espèce de manque de vertu symptomatique de notre époque, une absurdité capitaliste au même titre que la surconsommation de vêtements ou de gobelets à paille intégrée. La critique du voyage tel qu’on le connaît aujourd’hui, reposant en large partie sur un tourisme extractif, déséquilibré de fait par le jeu pipé des passeports à forces inégales et avec les conséquences écolo-économiques qu’on lui connaît, est plus que légitime. Pour autant, l’apport des confrontations interculturelles me semble primordial, et ne saurait être éclipsé par les conditions matérielles dans lesquelles elles adviennent. Je reste convaincue que les cultures sont faites d’échanges et d’hybridation, que leur richesses reposent sur les flux de personnes, d’idées, de façon de voir les choses et de vivre la vie, et que la condamnation sans procès de la soif d’ailleurs et l’idée de cultures qui devraient rester hermétiques est déconnectée de la réalité de ce qui a fait et continue de faire notre monde.
Pour autant, étant née en France et profitant de la place qu’elle occupe sur la scène internationale via mon passeport marron (rouge ? violet ? bordeau ?), il me semble nécessaire d’ancrer mes expériences de voyage dans les conditions qui les font exister. Ces aventures me sont en large partie rendues possible par le privilège que l’une de mes deux nationalités me permet, qui fait de mes aspirations une possibilité bien plus accessible qu’elle ne le serait si j’étais née quelques milliers de kilomètres plus au Sud. C’est justement la connaissance de ce privilège, et la conscience que ma réalité aurait pu être tout autre qui nourrit ma volonté de réécrire la définition du voyage dans mon histoire, et par extension dans celle de ma famille, tout particulièrement en tant que femme. Pour qu’il ne soit plus synonyme de perte, d’éloignement ou d’aliénation, mais de rencontre, avec le monde, avec les autres, avec soi-même.
Il ne s’agit pour autant pas d’user des ressources de l’Autre pour remplir son propre vide existentiel : j’aime croire (et j’essaie de me convaincre) que l’intérêt du voyage dans la quête de soi réside moins dans la destination finale que dans le geste de quitter son point d’ancrage habituel et de se confronter à ce qui nous est étranger, peu importe la distance. Dans The End of Elsewhere, le professeur américain G. D. Crawford explore la tradition occidentale du voyage comme quête d’un Autre et d’un Ailleurs, qui, non encore touchés par la modernité qui nous vide de sens, permettrait aux explorateurs de se ressourcer loin de leur sociétés malades. Reposant sur la figure du « noble sauvage » que Rousseau1 percevait comme un étranger encore pur car intouché par la modernité, et nourri par un orientalisme qui fétichise ce qui nous semble éloigné et inconnu, cet usage du voyage comme un outil de développement personnel se fait au mépris de l’impact qu’il peut avoir sur des lieux et des personnes traitées comme outils narratifs au service d’un personnage principal. Cette approche profondément individualiste est lisible entre les lignes de nombreux discours de voyageurs, de Joseph Conrad2 à Inoxtag – et si la comparaison sonne lunaire, ces deux cas démontrent pourtant bien la capacité qu’à le sous-ton impérialiste du voyage à se renouveler, à travers les époques et les circonstances, conservant pour caractéristique principale la satisfaction de l’Explorateur dans sa poursuite du sens de sa vie, au détriment de celle l’Autre.
Tenant compte de ces éléments, et en ayant conscience que ma position d’enfant d’immigrée n’efface en rien celle de voyageuse occidentale (qui devient presque plus importante que mes origines ethniques dès lors que je suis en dehors d’Europe), je me suis longtemps posé la question de l’intérêt de mes voyages. Au fond de moi, j’ai le sentiment de ne pas voyager autant que je voudrais, mais ce n’est que cela : un sentiment. Il dit plus de mes envies personnelles que de la réalité, de la fréquence de voyage moyenne des personnes de mon âge, des opportunités accessibles aux jeunes, aux étudiants, aux budgets modestes, aux 33% de français qui ne prennent jamais l’avion3. Dans les faits, les deux à trois voyages internationaux qui rythment ma vie depuis trois ans me placent dans la catégorie des personnes sur ton insta qui éveillent les soupçons d’activité secondaire illégales ou de « mysterious source of income ».
C’est au terme d’introspection, de questionnement, d’exploration des questionnements des autres, que j’ai appris à faire la paix avec mon envie d’ailleurs, que j’ai su mettre des mots sur cette inclination que je ne savais justifier. Au delà de la question des migrations familiales, en tant que femme, vivre en société nous contraint à endosser une liste plus où moins longue d’étiquettes, qui nous sont souvent apposées par ceux qui nous entourent, et qui sont livrées avec leur lot d’attentes et de contraintes. Dans notre vie quotidienne, on est toujours la Mère, la Femme, la Fille, la Soeur, la Confidente, l’Amie Drôle, la Collègue Timide de quelqu’un. Ces casquettes sont inévitables, nous les posons nous mêmes sur ceux qui nous entourent, consciemment ou non. Elles sont ce qui permet à nos sociétés de trouver un ordre, à chacun de s’accrocher à quelques certitudes dans le chaos constant.
Mais quand je prends l’avion, que je m’en vais loin, je laisse tous ces titres imposés et je ne suis plus que Moi. Et oui, même à quinze mille kilomètres, on viendra me poser d’autres étiquettes. Je serai peut-être l’Étrangère, la Noire, la Française, la Fille Seule. Mais je les laisserai derrière moi dans trois jours, deux semaines, ou deux mois, et elles n’auront jamais la même prise sur mon identité et mon image de moi-même que celles dont j’ai oublié l’existence tant elles sont bien collées, et depuis si longtemps.
Qui qu’on soit, mais peut être encore plus pour celles qui me ressemblent, il est souvent très difficile de marcher en dehors du sentier qu’on a battu pour nous, avec ou sans notre consentement. Quand on peut se le permettre, la solution la plus radicale est de prendre une route complètement différente, en avion, en train ou en vélo, et d’aller en terrain neutre des attentes et des influences de notre quotidien et de ceux qui le composent, de ce qui entrave notre capacité à nous réinventer, pour mener notre propre chemin.
Partir n’est alors plus une façon d’aller chercher chez l’Autre de quoi compléter son Soi, mais un moyen d’oublier, même le temps de quelques jours, tout ce qu’on a intégré comme étant notre identité immuable pour se laisser la chance d’exister autrement.
Pour être tout à fait transparente, il y a aussi une forme de tiraillement interne dans ma position sur ce sujet, mais qui existe aussi pour d’autres. Une espèce de syndrome de l’imposteur ou de demi-honte d’avoir le confort que j’ai, les privilèges que j’ai, qui me sont acquis ou qui le seront bientôt (plus qu’un an d’études!!) et avec lesquels j’apprends à composer alors qu’ils me semblaient inatteignables il y a peu, et auraient pu l’être à un ou deux choix près de mes parents, à une opportunité ratée, à un détour de route, à une décision de confort. Je ne sais pas si je peux me qualifier de transfuge de classe et j’ai de toute façon beaucoup de mal avec la façon dont les histoires de transfuge sont érigés en récit initiatiques et dominent les espaces littéraires et culturels alors qu’ils représentent statistiquement une minorité des parcours. Ceci étant, j’apprends à vivre et composer avec des moyens et des opportunités qui me sont accessibles, notamment grâce à mon parcours académique et aux portes qu’il m’a ouvertes. Et pour cause, cette caractéristique de globe-trotteuse s’est révélée à moi lors de mon premier grand voyage, une année passée entre l’Asie du Sud-Est et le Japon dans le cadre d’un échange universitaire qui m’aurait été impossible en dehors de mes études.
Malgré la dissonance qu’il créé, nier le privilège auquel j’ai désormais accès ferait plus de mal que de bien, conduisant à nier du même coup les difficultés qu’ont tant de personnes avec les mêmes rêves et la même volonté que moi à accéder aux mêmes expériences, notamment de voyage. Les faits sont là, c’est la réalité avec laquelle je vis désormais et qui sera probablement de plus en plus différente de celle avec laquelle j’ai grandis, de celle de mes parents au sens large, des gens autour de moi, qui m’ont faite.
Comme pour la paresse, je considère la possibilité de voyager pour mon plaisir, pour mon bien-être et pour trouver mon chez-moi comme un privilège qui m’est accordé grâce aux sacrifices faits par d’autres, par mes parents, par leurs parents, par toutes ces femmes avant moi grâce à qui je peux prendre l’avion seule et aller à la rencontre des richesses de ce monde sans répondre de personne. Je prends ce privilège pour ce qu’il est, et il me semble qu’en profiter avec intention est le meilleur honneur que je puisse faire à celles et ceux grâce à qui je peux en jouir.
expliqué ici, oui c’est pas très rigoureux wikipédia mais au moins vous comprendrez de quoi je parle
écrivain polonais-britannique de la fin du 19e/début 20e siècle, connu principalement pour ses romans basés sur ses récits de voyages dans le contexte de l’expansion coloniale britannique.









J’aime ta vision du voyage : se laisser une chance d’exister autrement. Pourvu qu’on ait les ressources économiques pour le faire, je pense également que le voyage permet d’échapper à des bulles confortables mais à terme destructrices : les bulles d’entre-soi.
Ça me fait penser à cette citation d’Édouard Louis « beaucoup de gens souffrent du fait d’être prisonnier de leur existence ». Peut-être qu’une première piste d’émancipation pour qui le peut, c’est le voyage.