l'appel de l'encre
écrire pour exister, dans soi et dans le monde : l'usage des mots selon Joan Didion (et moi)
Il y a deux essais de Joan Didion qui alimentent mes réflexions sur ce que créé l’écriture.
Dans le premier, On keeping a notebook (1968), elle tente de faire sens de sa pratique assidue de l’écriture privée, personnelle, qu’on peut assimiler à ce qui porte communément le nom de journaling aujourd’hui.
“Keepers of private notebooks are a different breed altogether, lonely and resistant rearrangers of things, anxious malcontents, children afflicted apparently at birth with some presentiment of loss.”
Les personnes qui tiennent des journaux intimes sont d’une tout autre espèce : des bricoleurs solitaires et obstinés, des insatisfaits anxieux, des enfants apparemment affligés dès leur naissance par un sentiment de manque.
C’est une des descriptions les plus juste que j’ai pu lire du besoin viscéral d’écrire qui m’habite depuis que j’ai découvert que j’étais capable de mettre des mots sur ma réalité, mots qui m’appartiennent (ou en tout cas qui n’appartiennent à personne d’autre que moi) et que personne ne pourrai me retirer.
Quand Didion parle de tenir un journal, il ne s’agit pas du tout de s’adresser à une audience, c’est même une idée qu’elle rejette frontalement :
“We are not talking here about the kind of notebook that is patently for public consumption, a structural conceit for binding together a series of graceful pensees; we are talking about something private, about bits of the mind’s string too short to use, an indiscriminate and erratic assemblage with meaning only for its maker.”
Nous ne parlons pas ici du genre de carnet destiné à être vu par tous, une création structurée pour rassembler une série de pensées harmonieuses ; nous parlons de quelque chose de privé, de fragments de pensées trop courts pour être utilisés, d’un assemblage aléatoire et erratique qui n’a de sens que pour son créateur.
On parle d’écrire pour soi, en somme.
Dans le second, Why I write (1976), Didion se réapproprie l’essai éponyme de George Orwell (1946), et explore les raisons de son besoin d’écrire comme on utiliserai un mégaphone, pour forcer le monde à écouter nos mots et à voir par nos yeux.
”In many ways writing is the act of saying I, of imposing oneself upon other people, of saying listen to me, see it my way, change your mind.”
De nombreuses façons, écrire repose sur le fait de dire “je”, de s’imposer aux autres, de dire écoutez moi, voyez comme je vois, changez d’avis.
Là, l’audience est centrale.
Mais il subsiste un motif profondément égoïste à l’écriture même quand elle a pour vocation d’être publiée, celui de la connaissance de soi qui accompagne l’expression de soi :
“I write entirely to find out what I’m thinking, what I’m looking at, what I see and what it means. What I want and what I fear.”
J’écris entièrement pour découvrir ce que je pense, ce que je regarde, ce que je vois et ce que cela signifie. Ce que je veux et ce dont j’ai peur.
Il y a 8 ans qui séparent ces deux textes, qui traitent de ce qui semble être un seul et même sujet avec deux approches radicalement opposées. La première fois que je les ai lus, à peu de temps d’intervalle, j’étais un peu confuse. Après réfléxion, je pense avoir compris.
La graine : écrire pour soi
Quand j’étais plus jeune, j’avais une admiration béate pour les protagonistes féminines de fiction qui tenaient un journal intime (violetta, lou, la fille dans grand galop etc.). Alors au début j’ai voulu copier : un cahier, un stylo,
“Cher journal”.
Cette pratique innocente n’a pas duré longtemps. Très vite, j’ai utilisé l’écriture comme l’espace de libération d’une voix que je taisais de tous, moi comprise. Ça en a fait plus qu’un passe-temps, un exercice intime, presque honteux, pas en essence mais en substance. J’écrivais dedans que j’en avais marre d’une copine, que je voudrai une chambre pour moi toute seule et que j’aimerai trop avoir les cheveux lisses, entre autres choses hautement confidentielles.
Sans le conscientiser au départ, j’ai complètement disqualifié la pratique de l’écriture de racontage de vie mondain; j’ai toujours été relativement bavarde et extravertie, alors raconter mes journées et parler de l’école je le faisais à voix haute, au vu et au su de tous. Ça aussi, Didion en parle dans On keeping a notebook :
“At no point have I ever been able successfully to keep a diary; […] on those few occasions when I have tried dutifully to record a day’s events, boredom has so overcome me that the results are mysterious at best.”
Je n’ai jamais réussi à tenir un véritable journal intime ; […] les rares fois où j’ai essayé consciencieusement de consigner les événements d’une journée, l’ennui m’a tellement envahi que les résultats sont au mieux mystérieux.
L’écriture, je la réservais pour les mots que je ne voulais pas et/ou (plus souvent et que ou) que je ne pouvais pas partager. Ça m’arrivais de parler de l’école, surtout à partir du collège, mais ici encore il s’agissait pas d’une narration neutre (si tant est qu’une telle chose soit possible), c’était toujours de manière très dramatique, à la façon d’une collégienne en somme1, mais aussi brutalement transparente, plus que je n’aurai jamais osé l’être à voix haute.
À cette époque j’écrivais sur les rumeurs qui éclataient pendant la pause cantine, mes tentatives de cracker les Sims 4 sur l’ordinateur familial, mes playlist (beaucoup de Ninho), mon nouveau mp3.
Plus tard au lycée, des monologues sur N.O.S de PNL et mes espoirs de croiser un garçon en particulier en allant chez ma copine.
À 17 ans, en terminale, mes ambitions académiques, mon rêve de vivre seule. Des pages toujours un peu surréalistes à relire quand on vit dans les prières exaucées de son soi passé.
Désherbage : écrire de soi, écrire à soi
Je ne saurai pas dire ce qui a pour la première fois réveillé mon envie, mon besoin d’écrire, mais je sais en tout cas que cet appel de l’encre ne m’a jamais quitté, et qu’il est devenu comme une soupape pour un esprit pressurisé. Et quand la cocotte a explosé dans un shitshow nerveux tonitruant2, une fois encore, c’est la plume et le papier qui ont fait lieu de bouée de sauvetage émotionnelle.
En vérité j’ai le sentiment de n’avoir aucun vrai pouvoir sur mon écriture; c’est elle qui m’appelle et une fois lancée, elle est comme indépendante de ma volonté. C’est un peu comme votre amie proche adepte du tough love (je parle en connaissance de cause), qui vous pousse a des réalisations que vous ne voulez pas entendre mais que vous écoutez quand même parce que vous savez, au fond, que c’est la voix de la raison.
À certaines périodes de ma vie je n’ai pas ouvert mon journal pendant des mois, et je me suis beaucoup raconté que c’était par manque de temps au mieux, par flemme au pire. J’ai aujourd’hui suffisamment de courage pour dire que c’était par peur. Parce que l’écriture à le pouvoir de révéler en moi des dénégations si profondes qu’elles me sont inconnues, de m’arracher des aveux pour des injustices auto-affligées que j’ai soigneusement cachées derrière un rideau à l’abri de ma conscience. Une fois que le stylo touche le papier, ce qui suis est totalement hors de mon contrôle, et c’est de ça que j’ai longtemps eu peur, de ne pas contrôler ma vérité. Parce qu’une fois qu’elle m’est exposée, je ne peux plus l’ignorer même avec toute la mauvaise volonté du monde.
Tu peux survivre en te mentant à toi-même et c’est d’ailleurs souvent par instinct de survie qu’on le fait. Incapable de supporter la réalité. Mais tu ne peux pas vivre, exister, pleinement, sans te connaître. Avec les contradictions internes, les vérités douloureuses et les abrasions d’ego que ça implique. C’est par ces abrasions que tu prend conscience de toi-même, de qui tu es en dessous de l’écran de déni de soi et des réflexes d’auto-défense émotionnelle. Et ce n’est qu’en conscience, et dans l’acceptation de toi-même que tu peux te présenter aux autres.
Je veux me présenter aux autres.
Floriculture : écrire, de toutes façons
Ça fait un moment que l’idée me trotte en tête d’écrire quelque chose que je pourrai publier. Comme avec tout, je l’ai retournée dans tous les sens et j’ai tenté de trouver la manière parfaite dont je pourrai le faire, et après j’ai relu cet essai et j’ai arrêté la gymnastique mentale pour rentrer dans le dur.
Je ne sais pas pourquoi j’ai cette envie maintenant alors que l’idée ne ma pas effleurée pendant tant de temps, peut-être que je n’ai pas encore la réponse ou peut-être qu’il n’y en a pas. Chaque pratique créative n’a pas besoin de se justifier par un storytelling grandiose, des fois t’as envie d’écrire et c’est une raison suffisante pour le faire.
Mais toutes ces années j’ai cultivé autour de cette pratique un sanctuaire dans lequel je l’ai enfermée, à tel point que ça me semble presque blasphématoire que quelqu’un d’autre lise quelque chose que j’ai écrit (je relis moi-même quasiment jamais mes écrits parce que ça me donne le sentiment de ravaler mon vomi3).
Alors j’ai décidé de me forcer ! C’est un exercice laborieux, mais qui je pense ne peut que me profiter. J’ai envie de me réapproprier mes mots, qu’ils soient plus qu’un exutoire réservé aux mauvais jours. J’aime beaucoup parler et les dissertations orales font partie intégrante de mon processus réflexif (je parle toute seule à peu près 2h par jour minimum, bénéfice de vivre seule), mais je pense qu’il y a une lenteur et une intention particulière qui sont essentielles pour nourrir la vie intellectuelle, et l’écriture est le seul médium qui permet d’en profiter pleinement dans un monde à 200 à l’heure où se concentrer sur une chose plus de 40 secondes relève du miracle herculéen4.
Je pense que j’ai besoin, viscéralement, d’écrire. Que même si je voulais arrêter j’en serai physiquement pas capable. chacun a cette chose, cette personne, cet objet, cette habitude qui les suis comme une ombre sans qu’ils aient à la conscientiser. Je pense qu’écrire m’a appris à exister avec moi-même, et que ce qui a commencé avec un mimétisme enfantin est probablement la raison centrale pour laquelle je me sens aujourd’hui capable d’entendre ma voix et de la exister dans le monde des autres.
Je pense aussi qu’il y a autant de façons et de raisons d’écrire qu’il n’y a de gens qui écrivent, et sûrement plus encore.
Et que comme Didion, peu importe ce qui m’appelle au stylo et au clavier, que ça me draine de l’intérieur ou me tire vers l’extérieur, je répondrai.
pour des raisons de lisibilité je ne vais pas développer ici le fait qu’en plus d’être une collégienne j’étais une collégienne trop noire, trop bruyante, trop bavarde et globalement envahissante dans un environnement à dominance blanche, dans une france où théodora n’étais pas encore là pour coolifier les petites filles noires un peu bizarres
leçon d’humilité : quand des gens vous disent qu’à force de tout intérioriser un jour vous allez exploser, malheureusement ce n’est pas juste parce qu’ils sont ultra émotifs et dramatiques et faibles d’esprit et non vous n’êtes pas au dessus de toutes ces conneries que sont les émotions humaines, vous allez effectivement exploser.
statistique honteuse : cette année j’ai lu 8 livres non-illustrés, dont un seul de plus de 400 pages. parcontre me demandez pas mon temps d’écran ou le nombre de rediffusions youtube des live de ranelle brown que j’ai visionnés svp







J’adore Joan Didion ! Quelle ironie que ses journaux privés aient été publiés ! Je n’ai aucun mal à me tenir au journaling, j’en ai limite besoin pour ma santé mentale, en revanche, écrire pour un public (comme sur substack), je dois me forcer. Et pourtant, cela me rend si heureuse quand je le fais !
depuis que j’ai substack j’ai enregistré pleins de trucs j’ai encore rien lu t’es la premiere que je lis et merci wow j’avais besoin d’entendre ca ton rapport à l’écriture et le fait que ce ne soit pas continu et lineaire et que c’est par peur et pas par flemme qu’on arrete d’ecrire bravo 🔥